Barcelonnette

A la recherche de la bonne fortune

Dans la vallée de montagne de Barcelonnette, de somptueuses villas témoignent d’une histoire de migration heureuse : celle de commerçants et de colporteurs de cette étroite vallée, partis faire fortune au Mexique entre 1805 et 1950.  Ce patrimoine architectural unique surprend les visiteurs qui découvrent,  l’incroyable histoire des Barcelonnette au Mexique.

Située au cœur des Alpes du sud, la vallée de l’Ubaye doit son nom à la rivière qui la parcourt. Cernée par de hauts sommets qui dépassent les 3.000 m d’altitude, elle est ponctuée de treize communes, dont la plus importante est Barcelonnette.

Vallée de l'Ubaye

Vue sur Barcelonnette

Ubayens tisserands et colporteur

Imaginez-vous les hivers rigoureux, les fermes abritant des familles nombreuses, où le moindre arpent de terre était dégagé, pierre par pierre, jusqu’à 2000m d’altitude pour être cultivé. Les mulets et les charrettes évoluaient sur des chemins de terre que l’armée entretenait, afin de garantir l’accès des troupes françaises à la frontière italienne toute proche. Pourtant, malgré le climat ardu, l’activité s’y organisait de façon cyclique : A la belle saison, les travaux d’extérieur, cultures et récoltes, abattage du bois, transhumance des moutons. Puis, durant les longs hivers, les femmes sortaient dans la salle commune les métiers à tisser, pour se consacrer à la filature, au tissage de la laine, du chanvre et même des magnifiques soieries à partir du XVIIe siècle. Les jeunes hommes, quant à eux, s’en allaient sur les routes vendre cette production : en Provence, dans le Dauphiné (Alpes du Nord), dans le Piémont Italien et même jusqu’en Bourgogne, en Allemagne et en Flandres. 

Les transhumances en Ubaye

Cette migration saisonnière était l’une des plus fortes traditions de la région, souvent pratiquée par les « benjamins », jeunes candidats au départ qui savaient dès le berceau, qu’ils seraient privés de l’héritage des terres, léguées à l’ainé de la fratrie. Le jeune avait droit à sa chance : un petit trousseau, de l’argent pour durer le temps d’une première « campagne » avec un colporteur plus âgé. Il apprenait à la dure les bases de la migration temporaire, qui devenait parfois définitive. Nos montagnards faisaient pourtant bonne figure dans les villes où ils commerçaient. Leur réputation d’honnêtes marchands les précédaient : “Laïssa te dire mendiant, me té fassés pa dire voulur” (Laisse dire que tu es mendiant, mais jamais que tu es voleur) leur répartition dans les familles, avant le grand départ.

Vallée de l'Ubaye 1856

Le mirage du Mexique

Un Ubayen plus entreprenant que les autres se met en tête d’aller chercher fortune plus loin encore, au-delà des mers, vers l’Amérique. Il s’appelle Jacques Arnaud. Il est de Jausiers. Il délaisse son activité dans le moulin à soie de ses ancêtres. Âgé de 24 ans, et accompagné de son frère Marc-Antoine, 16 ans, il quitte la vallée en 1805 (date incertaine) et pose ses bagages à la Nouvelle-Orléans, alors capitale de la Louisiane, rattachée aux Etats-Unis depuis un an : Il se marie avec une Acadienne, achète des terres, s’assure une grande descendance (8 enfants) et un lieu-dit qui devient une ville: ‘Arnaudville’. Jumelée avec Jausiers, cette agglomération de la Louisiane compte aujourd’hui 6000 habitants dont la moitié, descendants de Jaques Arnaud

Jaques-Arnaud (1781-1828)

A la différence de son ainé, le jeune Marc-Antoine Arnaud ne s’attarde pas en Louisiane : il repart pour s’installer au Mexique. Les allers-retours des frères Arnaud sont fréquents entre la Louisiane et la jeune république des états du Mexique (1824). Les généreux gisements d’argent font aussi rêver les colons

En 1821, le second de la fratrie Dominique Arnaud, rejoint définitivement son frère Marc-Antoine au Mexique et quitte la filature familiale de Jausiers. Ensemble, ils investissent dans les mines d’argent, montent une manufacture de coton, un bazar de vêtements et fondent à Mexico, en février 1829, le premier “cajón de ropa” barcelonnette : le cajón de las Siete Puertas (magasin de tissu des Sept Portes) dans la rue Porta Coeli. Très vite, les frères Arnaud diversifient leurs activités. Devenus millionnaires, ils habitent derrière l’imposante cathédrale près de la place du « Zocalo » et multiplient les investissements et les commerces. Ce succès rapide des Arnaud encourage d’autres candidats migrants à quitter l’Ubaye. En 1846, on dénombre 46 commerces tenus par des Barcelonnettes et en 1886, ils sont plus de 110, répartis sur tout le Mexique.

Panneau Arnaudville en Louisiane

Le succès des Barcelonnettes

Sous la présidence du dictateur Porfirio Díaz (1877-1910) qui favorise les investissements étrangers, les Barcelonnette développent une activité industrielle en créant les principales fabriques textiles du pays et en bâtissant les premiers grands magasins. En 1891 est inauguré El Palacio de Hierro, une enseigne prestigieuse toujours en activité, inspirée des commerces luxueux des capitales européennes comme les Galeries Lafayette. D’autres suivent : La Ciudad de Paris, La Ciudad de Londres, El Puerto de Liverpool (enseigne toujours importante au Mexique).

El Palacio de Hierro, une enseigne prestigieuse

La chute de Porfirio Díaz en 1911 est suivie d’une période de récession économique, de révolte et de violence qui aboutit à la révolution mexicaine (1913-1920). Les activités des Barcelonnettes sont impactées et la vague migratoire ralentit. Peu à peu, la communauté française mexicaine revient vers la vallée de l’Ubaye. Au total, en 150 ans, ce sont près de 6000 jeunes Ubayens qui sont partis. Les descendants des Barcelonnettes vivants au Mexique sont estimés entre 20.000 et 50.000, plus que le nombre d’habitants de la vallée aujourd’hui (environ 8.000 personnes).

Dictateur Porfirio Díaz (1877-1910)

Aujourd’hui, les Français au Mexique

Le règne des Cajones devait avoir une fin : les Barcelonnettes ont dans la plupart des cas, perdu de leur influence sous l’effet notamment de la concurrence américaine : fini la prépondérance sur l’industrie textile, les filatures de soie, les grands magasins…
Les Français représentent aujourd’hui au Mexique la quatrième communauté étrangère du pays après les Américains, les Libanais et les Espagnols, avec environ 15 000 immatriculés au consulat, Ceux-ci sont dans la plupart des cas ” mexicanisés “, dotés de deux passeports et ont parfois perdu tout contact avec leurs familles françaises. Ce phénomène migratoire exceptionnel des ” Barcelonnettes ” a eu un impact énorme au Mexique et l’état mexicain estime le nombre de descendants à environ 50 000, pour la seule ville de Mexico.

Vue d’ensemble de la colonie française de la ville de Guadalajara.

Le Mexique à Barcelonnette aujourd’hui

Trois circuits pédestres, conçus par le Musée de la Vallée et diffusés par l’Office du Tourisme, permettent aujourd’hui aux visiteurs de découvrir les villas dites « mexicaines », et notamment la Sapinière, villa construite en 1878 par Alexandre Reynaud de retour du Mexique. Elle conserve intact le décor de boiseries, les parquets en marqueterie et la cage d’escalier en noyer. Le promeneur peut admirer l’éclectisme de l’architecture de ces villas : la Villa Mireio, L’Ubayette (Sous-préfecture), la Villa Chabrand, Les Coteaux, la Villa Bleue et à Jausiers, le Château des Magnans, sans oublier le patrimoine funéraire exceptionnel du cimetière de Barcelonnette et des villages de l’Ubaye. Certains jeunes, originaires de Barcelonnette, se sont installées au Mexique pour y vivre comme Eric Martel (galerie d’Art), Emmanuel et Gabriel Chabre (traiteurs) à Mexico ou encore Cyril Brousse qui travaille pour la chaîne de magasin Le Liverpool. 

Château des magnans à Jausiers

Fêtes Mexicaines à Barcelonnette

En août, la Fiesta Latina métamorphose le centre-ville de Barcelonnette en petit Mexique durant 15 jours. On y accueille des groupes de Mariachis, des danseuses pailletées, des marionnettes colorées, des ballets de plumes et de musique latino, des cours de danse ou de cuisine de l’Amérique latine, en l’honneur des milliers de descendants Ubayens. Encore aujourd’hui, la vallée entretient des relations étroites avec le Mexique, des liens avec les descendants des familles restées et celles parties, des échanges culturels et muséographiques, des jumelages… Barcelonnette, fière de ses 3000 habitants, possède aussi le rare privilège d’avoir un consulat honoraire du Mexique et un consul !

Localisation de Barcelonnette